La filière avicole du Loiret à la croisée des chemins
Longtemps dynamique, la filière avicole du Loiret traverse aujourd’hui une zone de turbulences. Alors que la consommation de volaille atteint des sommets, les éleveurs dénoncent des marges en recul, une perte de dialogue avec les organisations de production, et un modèle devenu intenable.
Longtemps dynamique, la filière avicole du Loiret traverse aujourd’hui une zone de turbulences. Alors que la consommation de volaille atteint des sommets, les éleveurs dénoncent des marges en recul, une perte de dialogue avec les organisations de production, et un modèle devenu intenable.


« Il y a dix ans, avec les PCAE*, l’élevage dans le Loiret, c’était la folie. Même la Bretagne nous jalousait ». Xavier Morin, éleveur de volailles à Noyers et ancien président de l'Association des aviculteurs du Loiret (Adal), dont il fait toujours partie, se souvient de cette époque avec une forme de stupeur rétrospective. « On a prévu de monter 100 000 m2 de bâtiments dans le Loiret. On l’a fait. Même nous, on n’y croyait pas. Les OP, les éleveurs, on s’est tous mis autour d’une table pour en arriver là. Tout le monde était content. » Ce développement spectaculaire avait été largement soutenu par le PCAE — un dispositif d’aides publiques cofinancé par l’État, les Régions et le Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader).
Consommation en hausse mais projets en berne
Et pourtant, alors que les projets d’élevage se figent, la consommation de volailles ne cesse d’augmenter. Chaque Français a consommé 28,8 kg de volaille en 2023, dont 23 kg de poulet, selon l’Itavi. Sur les neuf premiers mois de 2024, la demande nationale a encore progressé de 10,2 % par rapport à l’année précédente. La France reste le premier pays consommateur de volailles de l’Union européenne en volume. Ce contraste entre demande croissante et blocage de la production est au cœur des inquiétudes locales. Car en parallèle, les éleveurs du Loiret alertent sur une crise des marges, un déséquilibre économique et des perspectives d’investissement quasiment nulles.
Marge poussin-aliment : un indicateur sous tension
En aviculture, la MPA (Marge poussin-aliment) est un repère central. Elle mesure la rentabilité de l’élevage en fonction de deux postes majeurs de dépense : le coût d’achat du poussin d’un jour, et celui de l’aliment jusqu’à l’abattage. Quand la MPA chute, c’est toute la viabilité de l’élevage qui vacille. Aujourd’hui, dans le Loiret, il manquerait en moyenne 3 euros/m2 pour équilibrer les charges, et il faudrait atteindre 100 euros/m2/an pour amortir les bâtiments. Pour les jeunes installés, qui doivent rembourser leurs emprunts, les marges actuelles ne permettent pas de dégager un revenu stable. Et même les bâtiments déjà amortis ne génèrent plus de réelle rentabilité. Il est devenu presque impossible de s’installer en dehors d’un cadre familial, tant l’équation économique est risquée sans capital ou soutien logistique déjà en place.
Des éleveurs sous pression
L’intégration — ce système où l’éleveur dépend d’un donneur d’ordre pour les intrants (poussins, aliments) et la reprise des animaux — montre ici ses limites. L’augmentation des coûts est absorbée tardivement, voire pas du tout, et l’éleveur, placé en bout de chaîne, en subit l’essentiel des conséquences. À cela s’ajoutent l’allongement des périodes de vide sanitaire, la hausse des indices de consommation, et la révision récente des contrats de production. « L’inflation dans les charges a explosé, mais la proportion que nous avons eue en plus était ridicule. Ça fait trois ans que nous tapons du poing sur la table pour dire que ça ne va pas », déplore Xavier Morin. Et d’ajouter : « Les augmentations ont bien été passées sur les grandes surfaces ». Un constat amer, face à un système qui semble redistribuer les hausses… en oubliant le producteur.
Une rupture symbolique
En colère, Xavier Morin n’a pas seulement haussé le ton. Après onze ans de collaboration avec un grand groupe très français de la filière volaille, il a choisi de claquer la porte. Pour lui, le coq ne chante plus, et le contrat qui le liait depuis plus d’une décennie à cette organisation ne tenait plus, ni économiquement ni humainement. Il estime qu’il n’est plus possible de continuer à produire à perte, dans un système où les décisions se prennent loin du terrain, sans réelle prise en compte des contraintes des éleveurs. Il pointe également une rupture dans le dialogue : « Il y a un manque de communication avec les grandes organisations de production aujourd’hui ».
Une filière à la croisée des chemins
La filière avicole du Loiret a déjà prouvé qu’elle savait se mobiliser, innover et avancer collectivement. Mais face à la stagnation des marges et à l’évolution du contexte mondial, un nouveau cycle s’impose. Pour ne pas perdre tout ce qui a été construit depuis dix ans, les éleveurs veulent remettre les équilibres économiques au centre du jeu.
*Plans de compétitivité et d’adaptation des exploitations agricoles.